Crédits photos image de Une : Un ordinateur WITCH Todd Nienkerk sous licence CC BY-SA 2.0
Ce n’est pas un poisson d’avril. La sorcellerie et le chamanisme sont des sujets sérieux. Le dispositif Conseiller Numérique France Services c’est fini, les financements s’arrêtent. Comme un lutin farceur monté sur ressort, la médiation numérique est renvoyée dans sa boîte, elle ressortira à la prochaine politique, à la prochaine catastrophe, aux prochains besoins… Toujours utilisée comme une variable d’ajustement des politiques d’inclusion et d’égalité, peu connu et reconnu par les pouvoirs publics et les citoyens, la médiation numérique ne soulève pas les foules. Preuve en est la pétition « Pour le maintien d’un service public de la médiation numérique » lancé par des confrères n’a recueilli que 1420 signatures.
Ayant suivi, participé et commenté le dispositif Conseiller Numérique France Services depuis le début, il me semble important de tirer le bilan avec des commentaires qui n’engageront que moi.
Rappel des épisodes précédents :
- En 2020 j’étais présent lors de l’annonce du lancement du dispositif CNFS par le ministre de l’époque Cédric O.
- J’ai interrogé les modalités de sa mise en place.
- En 2021, j’ai été formateur pour une promotion de Conseiller Numérique à Simplon Lyon.
- En novembre dernier, je constatais l’effondrement en cours au son du disco.
Ce qui tombe sur nos épaules
Les conseillers numériques pallient aux carences des administrations, de la préfecture, de la justice, des travailleurs sociaux, voire des défenseurs du droit. Ils tiennent le stylo et le clavier des usagers. La charge est lourde car le contexte est tendu.
La situation politique est la première préoccupation des français selon les sondages. La dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 a exacerbé le sentiment d’instabilité et la perte de confiance en la parole politique. Partout les inégalités sociales et économiques se creusent. Sur certains territoires les services publics font preuve de trésors d’imagination pour toucher les publics car la pauvreté est devenue endémique.
C’est le cas dans mon territoire, la métropole Aix-Marseille, où tous les jours je vois des personnes qui accumulent les difficultés : logement, handicap, chômage, maladie, exploitation économique… Sans parler des affaires judiciaires qui touchent de nombreux élus ici à Marseille comme ailleurs. Ces inégalités et cette perte de confiance dans le politique ont des effets dévastateurs sur la démocratie.
Dans ce contexte, l’intriguant, le bien positionné, se sent autorisé à contourner les lois au détriment du plus faible. Autant de personnes qui se sentent lésées et se tournent vers les conseillers numériques.
C’est pourquoi l’accès au droit tient une grande place dans l’action des conseillers numériques.
Un poids lourds retombe sur leurs épaules, sans accompagnement, sans soutien, sans « analyse de la pratique ». Chez mes collègues les arrêts maladie ont sensiblement augmenté. Et avant de parler de reconnaissance, il faut parler de considération. Ces deux termes sont bien différents. Les mots ont un sens.1
Des professionnels en réseau mais isolés…
Dans la structure qui l’emploie, le médiateur numérique est vu comme un technicien, un informaticien, un spécialiste, voire comme une sorcière ou un chamane numérique qui avec ses pouvoirs magiques peut réparer les ordinateurs et fluidifier les systèmes d’informations (j’exagère à peine). Si son métier est un peu connu, il est d’abord peu compris là où elle/il travaille.
D’une structure à l’autre, les contraintes, les financements, les publics, les attentes ne sont pas les mêmes ce qui change parfois tout au métier tel qu’il est pratiqué dans le contexte donné. Si ici, un médiateur numérique pratique de la fabrication numérique avec ses publics (FabLab, impression 3D, découpeuse laser) ; ailleurs une autre médiatrice proposera la co-création de podcasts dans le cadre de l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Quand la plupart, les médiateurs font de l’accès aux droits mais selon l’employeur le travail change. Une mairie, un CCAS, ou un France Services par exemple ne contraint pas aux mêmes publics et aux mêmes attentes.
Même si nous nous réunissons parfois entre conseillers numériques il nous est difficile de vraiment travailler ensemble… Nous échangeons sur nos difficultés et nos réussites, nous prenons la température des financements publics en attendant des jours meilleurs.
Nous sommes des collègues, nous sommes des confrères, mais face aux marchés des subventions et des appels à projets nos structures sont concurrentes.
Les subventions, de multiples dettes contractées
Décrocher une subvention ou un appel à projets, c’est contracter plusieurs dettes :
- Dettes linguistiques : parler le langage du financeur, des thinks tanks qui souvent posent les constats de départ des politiques publics. (Cf. les écrits de Xavier Coadic, merci à lui pour ce point).
- Dettes temporelles car il y a trois temps : d’abord répondre à l’appel à projets sans certitude de l’obtenir, ensuite réaliser l’appel à projets c’est-à-dire délivrer sa promesse et enfin rendre des comptes, transmettre les bilans.
Par exemple : en novembre dernier, il y avait un appel à projets pour faire cinq à dix ateliers de sensibilisation à l’intelligence artificielle (IA) avec 5000 € à la clé… C’est peu cher payé, dur de rembourser sa dette.
À quand la fin des subventions d’investissements (projets) pour des subventions de fonctionnements (long terme) ? Une question posée comme un serpent de mer, de facto nous faisons de l’accès aux droits donc de l’appui au service public.
Incantation chamanique contre les promesses économiques
Le numérique ce sont des modes. Comme il y a des modes musicales ou vestimentaires. Il y a eu la smart city et l’Internet des objets il y a dix ans, aujourd’hui c’est les centres de données et l’intelligence artificielle générative (IAG).
Si certains veulent voir une opportunité pour l’inclusion numérique, j’y vois un accélérateur d’inégalités. On nous promet des emplois et des révolutions au travail mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient et nombre de formations de codeurs sont des miroirs aux alouettes.
Ce sujet de déploiement de grands hubs – c’est-à-dire la multiplication des centres de données dans certaines villes – méritent toute notre attention.
À quoi servent-ils ? À numériser encore plus la société, l’économie, le quotidien, la vie elle-même à l’heure où l’on nous parle de « droit à la déconnexion » et « temps d’écran ».
On m’arguera que les centres de données sont nécessaires j’ai donc une contre proposition à faire :
Là où il y a 100 méga data centers, créons des régies citoyennes de données gérées par les médiateurs numériques, des minis datas centers en somme, plus humains, moins consomateurs en énergie. Nous connaissons les besoins et nous pouvons minimiser les collectes de données. Pour résumer cette idée, je partagerais deux slogans : « Viens dans ton data center, il est en bas de chez toi. » « Moins de données, plus d’accessibilité ! » Ces régies citoyennes permettraient de faire de la pédagogie autour du numérique et son sujet central, les données.
À défaut, transformons nous en chamanes numériques et prononçons ce rite incantatoire devant tous les grands data centers « Eau, eau, eau ! Libère toi ! Inonde les datas ! »
1 Sur la différence entre considération et reconnaissance, laissez moi faire une analogie avec le personnel soignants pendant la période du COVID-19. Applaudir les soignants au balcon à 20h c'est la reconnaissance (bravo ! bravo !). La considération c'est donner aux soignants de vrais moyens pour travailler correctement.
Boîte noire : Cet article compile les échanges récents que j'ai eu en off avec différents médiateurs numériques et coordinateurs dans le cadre du bilan du dispositif conseillers numériques pour l'année 2025.
Description de l'image de UNE : C'est un WITCH un ordinateur à dekatrons d'Harwell, plus tard connu sous le nom de Wolverhampton Instrument for Teaching Computing from Harwell (WITCH), ou le Harwell Dekatron Computer est un des premiers ordinateurs britanniques à relais électromécaniques des années 1950. (Source : Wikipedia)
