VIS MA VIE DE MÉDIATEUR NUMÉRIQUE. Dans la tempête des courriels, je n’y vois plus rien. Je lis une tribune qui annonce la fin du métier.
J’aperçois une boule qui brille.
Photos de UNE : Canela Pontelli sur Unsplash
Dans mon précédent article, je vous parlais de la déferlante de courriels qui s’abat parfois sur moi. Et en tant que professionnel de l’inclusion numérique, je me farci tous les jours un sacré paquet d’infolettres que je n’ai pas toujours le temps de lire. J’aimais beaucoup la Règle 30 de Lucie Ronfaut, la veille de Louis Derrac, les articles de Olivier Ertzcheid (Affordance) ou encore les infolettres du Café IA et du CNNum que je lis en diagonale.
Redondance techno-structurel
Etant employé dans le dispositif « Conseiller Numérique », je suis lié à un réseau qui dépasse de loin le cadre de mon travail. Je suis lié à au moins trois formes d’organisation : la coordination des conseillers numériques de ma ville, la coordination régionale et la coordination nationale. Cette dernière est assurée par une coopérative d’Etat, la Mednum. MedNum comme la médiation numérique, ça a le mérite d’être clair. Ce qui est moins claire, c’est les fonctions, les missions, les valeurs et les rôles de cette coopérative. Honnêtement, je suis diplômé CMN depuis 2019 et j’ai moi même des difficultés à comprendre à quoi ça sert et comment ça marche.
En gros c’est le machin qui réunit les professionnels de l’inclusion et de la médiation numérique, qui pilote le dispositif « conseiller numérique » avec l’ANCT (j’y reviendrai plus loin) et qui organise « Numérique En Communs » chaque année, le ZeEvent de la médiation numérique (j’y reviendrai aussi…) Aujourd’hui son site web est un désert où l’on entend le souffle de l’indifférence politique…
Et bien sûr chaque mois, je me prends trois courriels, trois infolettres en même temps des actualités au niveaux locales, régionales, nationales, avec des redondances, des redites, des répétitions d’informations comme vous pouvez vous en douter.

Ces dernières années le gouvernement français pour supporter la médiation numérique a fait ce qu’il sait faire de mieux : créer des échelons techno-structurels. Après avoir « dématérialisé » à tout va les administrations, on s’est rendu qu’il fallait des accompagnants : les conseillers numériques allaient répondre au problème comme des petits soldats. Puis il y eut les Hubs pour le numérique inclusif, et enfin des coordinations départementales. Et aujourd’hui, il n’y a plus de sous… Enfin on est pas sûr, on attend que le budget 2026 soit voté… Voici un article pour être sûr de ne rien comprendre. La MedNum a publié sur Médiapart une tribune alarmante avec des perspectives et des propositions solidement argumentées.
Tribune collective : Budget 2026 : le secteur de l’inclusion numérique au bord de l’effondrement
Je partage notamment ce constat : « Une gouvernance fragmentée : les politiques publiques d’inclusion numérique s’enchaînent sans réelle continuité, ni cadre national ou européen clair. Cette instabilité disperse les moyens et empêche de bâtir une stratégie durable. »
Naviguer à vue
Un jour, il faudra écrire l’histoire de la médiation numérique. Sortir des thèses scientifiques et en faire un récit, notre récit, il nous faudra témoigner. Et nous reparlerons des Assisses de la Médiation numérique qui se tinrent en septembre 2011 à Ajaccio. J’ai la chance de posséder un petit livre « Les Carnets de la médiation numérique » ; tout y est : qui, quoi, pourquoi, limites, possibilités. Je n’étais pas là mais ce fut une étape importante, certains parlent de naissance. La suite de l’histoire ressemble à une série de rocamboles, de revirement à droite à gauche. Le bateau altier sur la couverture des carnets a navigué à vue. Et la dernière tribune des médiateurs numériques n’est que la dernière tempête. Pas de cap, pas de budget, pas de ministère, la médiation numérique est une permanente variable d’ajustement.

Il y a pire que de dire non, il y a pire que la haine : l’indifférence et le pis-aller. Fatiguer les citoyens et les travailleurs en rendant leurs environnements en mouvement permanent et en imposant des règles incompréhensibles.
Pour une courte période, j’ai été coordinateur d’un Hub pour l’inclusion numérique. Je venais d’arriver à Marseille. Accepter cette mission fut une erreur tout comme me recruter était une erreur, je n’étais ni du réseau, ni de la région PACA. C’est par conscience professionnelle que j’ai démissionné au bout d’un mois. Je voulais garder de bons rapports avec mon cœur de métier à Marseille.
À cette époque, j’ai essayé de comprendre, comment fonctionnait la médiation numérique en France, ses financements et ses réseaux (ça sonne très M6 du dimanche soir mais que voulez-vous…). Parmi les organismes intervenant il y a l’ANCT (Agence Nationale de la Cohésion des Territoires). Je l’ai connue en 2019 quand elle finançait les appels à projets pour les Tiers-Lieux, puis quand elle a financé le dispositif des Conseillers Numériques. En gros cette agence est un bras armé de l’Etat pour les projets locaux = comprendre les territoires = comprendre la Province = comprendre pas Paris. Elle est financé par la Banque des Territoires, elle-même filiale de la Caisse des Dépôts et Consignations autrement dit nos impôts. J’ai essayé de comprendre le fonctionnement et l’ensemble du champ d’action de l’ANCT : c’est indémêlable, incompréhensible, on quitte la politique pour plonger dans le discours bureaucratique.
Que nous ayons besoin de hauts fonctionnaires, de spécialistes, d’experts, d’administrations particulières pour faire face aux problèmes de la Cité, je le comprends. Mais pourquoi ne peut-on pas les comprendre alors qu’ils/elles impactent la vie de millions de gens ? Ce qui ce conçoit bien s’énonce clairement. Les choses les plus complexes devraient être expliquées simplement. Cela donnerait au plus grand nombre une meilleure prise sur l’action publique. Il s’agit pour moi d’un problème démocratique. Cette même démocratie que les professionnelles de l’inclusion numérique veulent défendre et protéger.

Alors on danse !
Comme chaque année, depuis bientôt dix ans, était organisé en octobre dernier à Strasbourg « Numérique en Communs ». Le temps des rencontres, des speakers, des annonces et des grandes déclarations.
Et voici comment dans mon mél NEC était présenté : une boule à facettes. On annonce des défis colossaux et des moyens inexistants. Ça va mal ? Alors on fait quoi ? Alors on danse pour oublier tous les problèmes…
Dans mes jeunes années, j’ai pratiqué cette sociabilité bien française du travail faite de picole, de boustifaille et de DJs ya-qun-cachet-ça-coûte-moins-cher. Entre chien et loup on mélange pro et perso. Mais la fête est finie et je n’ai plus envie de rire. Aujourd’hui ces soirées ressemblent à des mauvais congrès d’entreprises sorties tout droit d’un épisode des Messages à caractères informatifs. La fête devient un « savoir-être » conceptuel sortie des pires écoles de commerce.

Si vous me prenez pour rabat‑joie, sortez faire un tour dehors, quittez votre petit cercle d’amis, parlez à ceux que vous ne voyez même plus ; vous comprendrez que trouver de vraies raisons de faire la fête est un combat.
Ça m’emmerde. Ça m’emmerde vraiment. Monter à Strasbourg aurait contribué à ma stabilité professionnelle et m’aurait fait connaître un bonheur éphémère. Mais je connais ces événements, c’est comme de la coke, après la trace, la descente est difficile. Le lendemain de fête, c’est la gueule de bois. Je suis resté chez moi, j’ai bu des sirops d’orgeat et, comme j’ai pu, je me suis occupé de mes bénévoles et de mes usagers.
Ça m’emmerde. Comme beaucoup d’autres métiers, la médiation numérique a été construite par ces travailleuses et travailleurs. Je ne ferai pas d’attaque personnelle et encore moins de procès d’intention. Voici mon sentiment : tous les signataires de la tribune critique un système, une usine à gaz bureaucratique qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer, non par choix mais par faute de mieux, et ce, pour leurs bénéfices. C’est en vendant chèrement ma peau que j’ai récolté quelques dividendes : des formations, des prestations, des contrats, un CV, une carrière. Nous a-t-on offert les armes pour nous détruire ? Des haches pour couper les branches sur lesquelles nous sommes assis ?
La médiation numérique annonce son effondrement et vend une boule à facettes. On est mal barré…
